Michel CAILLEBAR 1923-2017

HOMMAGE FUNEBRE

au COLONEL Michel CAILLEBAR

à ESTANG (GERS) le 4 DECEMBRE 2017

Par le général de corps d’armée (2S) André SOUBIROU

Mesdames, Messieurs,

Chers camarades,

Le 28 novembre, à la veille de son 94e anniversaire, le colonel Michel CAILLEBAR nous a quittés.

Notre émotion, notre tristesse sont grandes, comme est grande la place qu’il tenait dans le cœur de ses proches.

Sa famille a accepté que ses frères d’armes, par ma voix, lui disent l’adieu des soldats à un grand ancien et un compagnon d’armes.

C’est à lui que je m’adresse maintenant :

Mon Colonel,

Mon ancien,

Car c’est ainsi que les jeunes Saint-Cyriens appellent leurs aînés avec respect et affection.

Je vous rencontre pour la première fois à BERLIN, dans ce qui s’appelait alors le quartier Napoléon au mois d’août 1966. Vous,brillant chef de bataillon, chef d’état-major du 46e régiment d’infanterie, moi sous-lieutenant,sortant d’école, rejoignant mon premier régiment. Effet probable de nos racines gasconne et béarnaise, mais aussi de votre bienveillance coutumière à l’égard de vos subordonnés, vous m’avez d’emblée accordé votre confiance.

Chez nos amis Britanniques on vous aurait qualifié de «Gentleman » au sens le plus noble du terme, c’est -à-dire d’ « honnête homme ».

Nous sommes à ESTANG dans le Gers, au cœur de la Gascogne et de l’Armagnac, en pays de tradition latine, et c’est l’appellation de «Cincinnatus» qui fait référence au héros, modèle de citoyen romain, aussi courageux et humble dans la guerre que dévoué et généreux envers ses concitoyens dans la paix, qui me vient spontanément à l’esprit pour évoquer votre parcours.

Ce parcours, vous le commencez le 29 novembre 1923, ici à ESTANG, dans la maison familiale CAILLEBAR – mis au monde par votre maman née MERILLON, issue d’une famille bigourdane d’OSSUN, apparentée à la famille des DURAND-DASTE de TARBES. Dans cette cité, vous effectuez la première partie de vos humanités à l’école Jeanne d’Arc, que j’ai fréquentée de 1954 à 1961 avec vos cousins Joseph MERILLON, mon condisciple, et le célébrant le Père Antoine. Nous ignorions alors ce lien de parenté et que le destin nous réunirait aujourd’hui. Vous achevez vos études secondaires au CAOUSOU à TOULOUSE avant de commencer des études de droit.

Nous sommes en 1943. Dans la France occupée, jeune étudiant, vous décidez de préparer la libération de notre pays outragé.

Vous servez dans les chantiers de jeunesse, pépinière de la renaissance française dès le 1er juillet 1943 ; vous n’avez pas 20 ans.

Puis, vous vous engagez pour la durée de la guerre le 1er avril 1944 au fameux bataillon de GUYENNE qui s’illustrera dans les combats de la libération.

Sous les ordres du général de LATTRE de TASSIGNY, commandant de la 1ère Armée française, qui réussit l’amalgame de l’Armée d’Afrique et des unités issues de la résistance armée, votre bataillon combat à partir de l’automne 1944. Le soldat Michel CAILLEBAR est affecté à la compagnie d’appui du prestigieux 6e Régiment d’Infanterie Coloniale (6e RIC), qui vient de libérer la Corse, de s’emparer de l’île d’Elbe avant de débarquer en Provence au mois d’août 1944, puis de libérer le couloir rhodanien. Avec le 6e RIC, vous participez aux très durs combats de la libération de l’ALSACE pendant le terrible hiver 44/45. Face aux guerriers de la « Wehrmacht » qui se battent désormais sur le territoire du IIIe Reich, les combats sont acharnés dans chaque village, de jour comme de nuit, par des températures polaires. Vous êtes tireur au bazooka, arme anti-char essentielle face aux redoutables Tigre et Panther, les meilleurs chars du moment, servis par des soldats très aguerris.

Etre tireur au bazooka exige un courage, un calme et un sang-froid hors du commun pour affronter à courte distance les chars, monstres d’acier et de puissance de feu. Le 3 février 1945, à 21ans, soldat de 1ère classe, vous gagnez votre première citation. Vous êtes nommé caporal au feu. Les connaisseurs apprécieront…

Le 7 avril 1945, vous franchissez le Rhin et poursuivez le combat dans le Sud de l’Allemagne jusqu’à la capitulation du 8 mai 1945, puis vous participez à l’occupation du Sud de l’Allemagne.

Remarqué pour vos qualités de combattant et vos aptitudes au commandement, vous êtes désigné pour suivre les cours de l’école spéciale militaire interarmes de COETQUIDAN, qui a succédé à l’école spéciale militaire de Saint Cyr pour former les officiers de l’armée de terre. A l’issue de cette formation, vous choisissez de servir dans l’infanterie.

Sous-lieutenant, vous rejoignez le 9e régiment de tirailleurs algériens à ORAN en 1948. Mais l’armée française continue le combat contre le totalitarisme en INDOCHINE, et vous êtes volontaire pour continuer la lutte contre le VIET-MINH. Vous combattez pendant 27 mois, de 1949 à 1951, avec le 1er régiment de tirailleurs marocains en Cochinchine. Chef de section, puis officier de renseignements, vous êtes constamment à la pointe des engagements de l’unité, sur terre, ou en jonque à moteur sur les arroyos du delta du MEKONG. Vous gagnez deux nouvelles citations, encore une fois sous les ordres du Général d’armée Jean de Lattre de Tassigny, Haut-Commissaire de France en Indochine et Commandant en chef en Extrême Orient, venu, disait-il, pour les lieutenants et les capitaines qui se battaient. Il y perdra son fils unique, Bernard, lieutenant comme vous.

De retour d’INDOCHINE, vous êtes mis à la disposition du Général, Commissaire-résident général de la France au Maroc, pour servir aux« Affaires Indigènes », service de l’action civilo-militaire pacificatrice, inspirée par le « Rôle social de l’officier » du Capitaine, puis Maréchal Lyautey. Servir aux« Affaires Indigènes au Maroc » était un de vos rêves de jeunesse, suscité probablement par l’exemple de votre parent, le Général POUEYMIRAU, bras droit du Maréchal LYAUTEY pendant la pacification du MAROC. Vous y passez quatre années de lieutenant ? de 1952 à 1956, parmi les plus belles de votre vie militaire, à la fois soldat et administrateur. Vous y apprenez l’arabe écrit et parlé. Vos talents d’administrateur, de lettré, votre distinction naturelle vous ont fait remarquer par le Président Général qui s’attache vos services à RABAT.

Mais les meilleures choses ont une fin ! Après un bref passage à l’état-major de la région militaire de Bordeaux, vous êtes affecté, sur votre demande, à la Légion Etrangère qui se bat en ALGERIE. Au mois d’octobre 1956, vous rejoignez la prestigieuse 13e Demi-Brigade de Légion Etrangère, première unité constituée des Forces Françaises Libres, celle de BIR HAKEIM, celle de l’INDOCHINE, celles des chefs de corps tués au combat : AMILAKVARI, BRUNET de SAIRIGNE, GAUCHER. La treize est alors régiment d’intervention dans le secteur des AURES-NEMENCHA, creuset de la rébellion. Nommé Capitaine en 1956, vous commandez la 4e compagnie de la 13e DBLE. A la tête de cette unité, vous gagnez une troisième croix de guerre, la Croix de la Valeur Militaire avec quatre nouvelles citations dont une palme, permettez-moi, vous qui n’aimez pas l’ostentation, d’en citer un extrait : « Magnifique commandant de compagnie, remarquable d’allant, de décision et d’audace. Le 4 janvier 1958, s’est particulièrement distingué dans les Aurès. Fortement accroché par de nombreux rebelles retranchés dans un terrain chaotique, a combattu avec opiniâtreté, refoulant peu à peu le dispositif adverse. A finalement bousculé l’adversaire : une trentaine de rebelles furent abattus et un armement important, dont trois mitrailleuses, récupéré».

Vous êtes alors nommé Chevalier de la Légion d’Honneur.

En 1959, vos brillants états de service au combat vous valent une nouvelle fois de servir auprès d’un grand commandeur, au cabinet du Général commandant en chef les forces françaises en Allemagne. Mais, les combats continuant en Algérie, vous ne restez que 18 mois à BADEN-BADEN ; car votre volontariat pour servir dans un commando de chasse, unité d’élite formée dans chaque régiment, est accepté. Vous y gagnez une huitième citation.

Pendant ce dernier séjour en Algérie, vous êtes détaché au cabinet du Général GOURAUD, commandant le corps d’armée de Constantine ; vous y vivrez les heures dramatiques du cri de révolte du 22 avril 1961. Vous en resterez profondément marqué.

Après un bref passage – en 1963 – au centre de sélection d’AUCH près de votre cher village d’ESTANG, pour vous y ressourcer et soigner la blessure morale de la fin de l’Algérie française, vous êtes nommé chef de bataillon et affecté au
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er bureau de l’état-major de l’armée de terre, responsable de la réorganisation des unités rentrant d’Algérie.

Après trois années en état-major parisien, vous souhaitez retrouver la troupe et rejoignez alors le, 1er aout 1966, le 46e régiment d’infanterie stationné dans le secteur français de BERLIN, aux avant-postes de la liberté, en pleine guerre froide, quelques années après l’édification du mur par l’empire soviétique  et la célèbre réponse  du jeune président des Etat Unis, John Fitzgerald KENNEDY  déclarant :« Ich bin ein Berliner » (« Je suis un Berlinois ») affirmant ainsi que le monde libre se battrait pour Berlin.C’est là que nous nous rencontrons et que se noue ce lien subtil qui nous rassemble aujourd’hui, vous le grand ancien et moi le «boujadi» (« le jeune » en arabe). Je n’oublie pas que c’est le sage chef d’état-major du 46 ème RI, Michel CAILLEBAR, qui a calmé l’emballement du chef de corps, compagnon de la Libération, ancien de la 13e DBLE de BIR HAKEIM, qui dramatisait une bévue du jeune lieutenant que j’étais.

Pourquoi une telle attention de votre part pour un jeune officier? Sans doute le souci, constant chez vous, de transmettre votre expérience et vos valeurs : sens de l’humain, capacité d’écoute de l’autre, quel que soit son rang ou sa position hiérarchique.

A l’issue de votre séjour à BERLIN, en juillet 1968, vous retrouvez votre chère Légion Etrangère, comme Commandant en second du Groupement d’instruction (GILE) basé à CORTE, où mon frère Bernard commence sa carrière d’officier à la Légion. Il sera, lui aussi, un de vos visiteurs au soir de votre vie à CAZAUBON.

Vous êtes appelé à commander le GILE en 1969, mais – probablement trop meurtri par les séquelles de la fin de l’Algérie française – vous décidez de faire valoir vos droits à la retraite à compter du 6 septembre 1969, après 26 années de service, dont 20 dans les unités au combat.

Cette décision ne sera pas du goût du commandant de la Légion Etrangère qui met sous le boisseau votre mémoire de proposition pour le grade de Commandeur de la Légion d’Honneur.

La République a attendu 45 ans pour reconnaître vos mérites en 2015. Sans commentaire…

A 46 ans, vous rentrez dans votre village à ESTANG, mais vous êtes immédiatement sollicité pour commencer une carrière civile.

Peut-être en raison de vos racines terriennes, proches du monde de l’élevage, vous êtes recruté par la Société d’Encouragement, société Mère des courses de galop à PARIS. Vous dirigez pendant trois ans le centre d’apprentissage des lads-jockeys de Chantilly, où 150 jeunes gens de 12 à 19 ans, entièrement pris en charge, préparent en 3 ans le CAP de lad-jockey, en coopération avec les entraîneurs de Chantilly en qualité de maîtres d’apprentissage.

Après trois années dans le monde hippique et la formation de la jeunesse, vous reprenez contact avec le milieu militaire, en qualité de secrétaire général de la revue d’études militaires, plus connue sous le nom de « Revue verte ». Cette société a formé, et forme encore, des générations de hauts responsables militaires via la préparation au concours de l’Ecole de Guerre des trois armées : terre, air, mer. Vous y êtes, en particulier, chargé de la liaison avec les Etats-majors d’armées, avec les professeurs et les correcteurs. Vous avez exercé pendant sept ans cette lourde fonction, elle aussi placée sous le signe de la transmission aux jeunes générations.

Préparé par votre expérience d’administrateur aux « Affaires indigènes », de chef militaire et de manager civil, vous acceptez de mettre vos compétences au service de l’intérêt général dans le conseil municipal d’ESTANG. Ayant toujours refusé le poste de maire que l’on vous proposait, vous êtes premier adjoint à plein temps, ne ménageant ni votre temps, ni vos deniers, au service de vos concitoyens, avec l’humilité qui a toujours marqué vos engagements. Vous êtes aussi, pendant cette période, Président de l’Amicale des anciens de la Légion étrangère du Gers, dont je salue le président Yvan BAUS et le porte-drapeau. Je salue aussi les représentants des associations du monde combattant, ici présents. Je me suis permis cette brève incursion vers vos activités civiles et d’élu, car elles illustrent le continuum de votre philosophie de la vie : servir avec Honneur et Fidélité.

Officier exemplaire, éduqué dans les valeurs patriotiques et le sens de l’intérêt général, vous êtes un homme d’exception dans une génération qui en comptait pourtant pas mal. Je crois, que dans l’histoire de notre pays, il faut remonter aux guerres napoléoniennes pour trouver des soldats de cette trempe, qui
-pendant près de 20 ans – n’ont pas cessé de guerroyer de par le monde, à la tête de soldats eux-mêmes hors du commun. Ce qui vous fait dire que vous n’avez aucun mérite, lequel revient à vos subordonnés !

Mon colonel, ayant eu le privilège de servir sous vos ordres, vous m’avez honoré à deux reprises :

  • La première fois, c’était il y a cinquante ans à Berlin, je l’ai rappelé.

  • La seconde fois, il y a deux ans, lorsque vous avez souhaité que je vous remette les insignes de commandeur de la Légion d’Honneur.

Mon colonel, je suis là. Je suis là pour vous dire la fierté que je ressens d’avoir été pressenti par vous et agréé par vos neveux Christian et François-Xavier BORDEAUX pour ce dernier hommage.

Je suis là pour vous dire l’amitié, ou plutôt l’affection très déférente et respectueuse que je vous ai toujours portée.

Je suis là pour vous exprimer la fidélité de tous les soldats qui ont eu l’honneur de servir et d’obéir d’amitié sous vos ordres.

Je suis là pour témoigner de la gratitude de la Légion Etrangère que vous avez si bien servie.

Je suis là avec votre famille, vos amis, vos concitoyens d’ESTANG pour leur dire combien ils peuvent être fiers de l’homme que nous honorons aujourd’hui.

Mon colonel, vous qui vous êtes toujours battu en première ligne sur tous les théâtres où la France était engagée pour défendre ses valeurs universelles, avec vos huit citations, votre croix de commandeur de la Légion d’Honneur, vous resterez toujours pour nous une référence, un exemple, un modèle : « transmetteur d’humanité ».

Que Saint Michel, votre saint patron, que Saint Antoine, saint patron des légionnaires, entourés de la cohorte de vos aïeux et de vos compagnons d’armes qui vous ont précédé, vous accueillent là-haut !

A Dieu, mon Colonel.

2 Comments

  1. Très ému par le très bel éloge du général Soubirou.

  2. Merci pour ton article et les informations : )

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