Notre Dame d’Estang

Un touriste pressé n’apercevrait en passant devant Notre Dame qu’un clocher porche de style néo-roman comme il y a tant dans notre pays. Si la curiosité guide notre visiteur, en faisant le tour de l’église puis en entrant dans celle-ci, il découvrira un très bel édifice dont il subsiste un magnifique chevet de pur style roman.

 

Partons donc à la découverte de Notre Dame d’Estang.

Une question se pose: comment se fait-il que cette église paroissiale se trouve si éloignée du village ? En se basant sur la toponymie du lieu (castel vielh ou château vieux), il paraît très vraisemblable qu’autour de cette église et sous la protection d’un château se soit implantée bien avant la création du village actuel, une première colonie. Nous sommes vers la fin du XII° siècle lorsque l’église est édifiée: un texte de 1270 nous apprend que « depuis 80 ans , Notre Dame d’Estang accueillait dans ses murs nobles, bourgeois, manants et soldats, pour les offices divins chantés par les moines. » On ne possède pas d’autre information sur son origine, mais les historiens s’accordent sur une construction autour de 1190. la guerre de cent ans, les guerres de religion et la vétusté ont assez profondément modifié l’aspect originel de l’édifice.

 

Le clocher porche de style néo-roman a été achevé en 1876 par l’architecte Durandeglise estang 3 (reprenant un avant projet de l’architecte Gentil) à qui l’on doit la construction de la basilique de Lourdes (1872) après les apparitions de la Vierge à Bernadette en 1858. Ceci explique la statue de Notre Dame de Lourdes placée sur un pédicule au sommet d’un fronton en mitre avec un quatre feuilles en renfoncement qui encadre le portail.

Ce dernier est composé de trois voussures concentriques dont deux retombent sur des chapiteaux épannelés supportés par des colonnes engagées.

Notons que dès sa construction, cette église a été placée sous le vocable de la Vierge, la dévotion à Marie remontant au concile d’Ephèse en 431 qui a proclamé la maternité divine de Marie (mère de Dieu). Le culte marial s’est développé surtout à partir du XII° siècle avec les pèlerinages de Chartres, Rocamadour ou Le Puy.

Ce portail constitue le premier compartiment du clocher qui en comporte quatre séparés les uns des autres par une corniche en pierre.

eglise estang 4Le deuxième compartiment qui correspond au niveau de la tribune, présente une arcade cintrée soutenue par deux colonnes engagées dont le fond comporte deux fenêtres géminées surmontées d’un oculus.

eglise estang 5Le troisième compartiment, le moins haut, est agrémenté de deux meurtrières romanes. Une arcature de même style supporte la corniche.

eglise estang 6Le quatrième compartiment abrite les cloches derrière les abat-sons placés sur les deux grandes fenêtres géminées appuyées elles aussi sur des colonnettes engagées. Une toiture à quatre pentes couronne le tout.

 

 

De chaque côté du clocher-porche, d’élèvent deux tourelles octogonales jusqu’à la hauteur du troisième compartiment; seule la tourelle méridionale renferme un escalier donnant accès à la tribune puis aux combles, l’autre étant utilisée pour sonner les cloches (avant électrification…).

Le porche voûté en ogives porte sur chacun de ses côtés un quatre feuilles en renfoncement et deux portes donnant accès aux tourelles nord et sud.

Un sas permet la communication avec la nef; il est fermé par deux grands portails dont les pentures portent la signatureeglise estang 7 de ferronniers locaux du XIX° (Cantau).

Pénétrons dans l’église:

celle-ci répond à un plan classique en croix latine avec transept non débordant. Elle est constituée d’une nef à trois travées (celle jouxtant le porche est une extension du XIX° siècle) avec des chapelles latérales établies entre les contreforts.

Le transept sud est voûté en berceau brisé (d’origine romane) alors que le transept nord est voûté en ogives ainsi que la croisée du transept, reconstructions du XVI° siècle

Pourquoi ces reconstructions ?

Outrages du passé:

En 1355, on relate la prise du fort d’Estang, au cours de la guerre dite de Cent ans, par les hommes du Prince noir (ainsi dénommé à cause de la couleur de son armure). L’église a-t-elle subi des détériorations ou pillages ? Sans doute, mais on n’en a pas de trace écrite.

En 1569, lors des guerres de religions, Gabriel de Montgomery ravage le Sud-Ouest et Notre dame est pillée et ruinée.

Revenons un instant sur ce Gabriel de Montgomery. C’est le capitaine de la Garde écossaise du roi Henri II, corps d’élite composé d’une centaine de gentilshommes et chargé de sa garde rapprochée. En1559, Henri II marie le même jour sa sœur avec Emmanuel-Philibert de Savoie et sa fille avec Philippe d’Espagne. Un tournoi est organisé et le roi souhaite se mesurer à son capitaine. Malgré les réticences de ce dernier et de la reine (Catherine de Médicis), la joute a lieu. On sait quelle en fut l’issue: la lance de Montgomery se brise sur la cuirasse du roi et un morceau vient se ficher dans son œil. La blessure est très grave et le médecin du roi, Ambroise Paré, hésite à extraire l’éclat de bois. Hâtant l’exécution de quelques condamnés à mort, il reconstitue sur ceux_ci la blessure subie par le roi et force est de constater que les dégâts sont irrémédiables. Le roi mourut quelques jours plus tard et Montgomery s’enfuit en Angleterre craignant le courroux de la reine.

Une fois là-bas, il se convertit au protestantisme; appelé par Jeanne d’Albret, reine du Béarn et de Navarre, il va ravager notre région.

A la suite de ces raids, Notre Dame d’Estang a perdu une partie de sa nef, un bras du transept et subi moult dégradations des sculptures de ses chapiteaux. Fort heureusement, le chœur, l’absidiole sud, l’absidiole nord en partie, le bras sud du transept ont été épargnés.

Avec l’Edit de Nantes promulgué par Henri IV en 1598, le calme étant revenu, la reconstruction a pu commencer.

Le bras nord du transept ainsi que la nef sont reconstruits dans le style de l’époque, c’est à dire le style gothique reconnaissable à ses croisées d’ogive. La nef est agrandie par la création de chapelles latérales logées entre les contreforts.

Puis, au XIX° siècle, l’église présentant de graves désordres dans sa maçonnerie (mur pignon occidental lézardé et diverses fissures dues à une reconstruction sans doute faite avec peu de moyens au XVI°), il fut décidé de démolir le clocher, d’agrandir la nef d’une trav »e et d’édifier un clocher-porche pour satisfaire aux besoins d’une population en accroissement et d’une recrudescence de la foi.

Le cimetière qui jouxtait l’église fut déplacé plus à l’est pour des raisons de salubrité.

Reprenons le cours de notre visite: interieur eglise 1

Le chevet est constitué du chœur proprement dit et de deux absidioles.

Le chœur comprend deux travées: un arc triomphal ouvre sur la première voûtée en berceau plein cintre alors que la deuxième, séparée de la première par un arc doubleau, est voûté en cul de four.

interieur eglise 2Des arcatures romanes au nombre de neuf, reposant sur un stylobate (banquette de pierre) sont disposées tout autour du chœur: 4 dans la première travée et cinq dans la seconde. Grâce à ce nombre impair une arcature se trouve dans l’axe de la nef permettant ainsi au célébrant d’être face aux fidèles.

Au dessus des arcatures ainsi qu’au dessus des chapiteaux où prend naissance l’arc triomphal, courent deux corniches constituées de billettes disposées en damier. Cette même corniche se poursuit sur les murs du transept (à noter un manque sur le bras nord, signe manifeste d’une reconstruction), des absidioles et, comme on peut le voir à quelques traces mutilées, à l’extérieur du bâtiment, sur le chevet.

interieur eglise 3Au niveau des arcatures, les corbeilles des chapiteaux sont ornées de motifs végétaux (palmettes,interieur eglise 4 rinceaux, entrelacs…) hormis deux d’entre eux qui représentent des lions (souriants?) et des oiseaux (aigles) affrontés. Ce genre de représentations se retrouve dans les églises romanes d’Aire-sur -Adour ou de Nogaro.

Les chapiteaux supérieurs, historiés, sont difficilement lisibles (Daniel dans la fosse aux lions ?).

Les fenêtres du chœur ont été agrandies postérieurement à la construction, elles devaient avoir l’aspect de celle subsistant sur le mur pignon sud du transept et ont été pourvues de vitraux modernes,interieur eglise 5 représentant au centre une vierge en majesté et sur les côtés des anges à genoux tenant dans leur respectivement un encensoir et un ciboire. Ces vitraux ont été réalisés par un artiste verrier folgarien (du Houga): Gérard Dupré, d’après un carton de madame Blanc-Subes professeur d’arts plastiques.

L’actuel maître autel, en pierre, d’une élégante sobriété, offert par la famille Louit, remplace l’ancien en marbre supprimé après le concile Vatican II afin de permettre au interieur eglise 6célébrant d’officier face aux fidèles.interieur eglise 8

L’absidiole sud est voûtée en cul de four. Sur la gauche, une porte donne accès à un départ d’escalier à vis dont il ne subsiste que quelques marches. Il devait permettre d’accéder à la partie supérieure du chevet qui était, peut-être, fortifiée.

Notons une sculpture particulièrement expressive de la corbeille du chapiteau de gauche: des femmes à l’allure simiesque semblant souffler dans des trompes d’où sortent des ondes;cette sculpture est représentative de l’art aragonais, lesinfluences hispaniques étant très présentes dans le Sud-Ouest.interieur eglise 7

Sur le mur pignon du transept sud, au dessus de la fenêtre romane que nous venons d’évoquer, un vitrail représente l’église Notre Dame avant sa restauration du XIX° siècle.interieur eglise 9

interieur eglise 10L’absidiole nord, également voûtée en cul de four, comporte un réduit éclairé par une meurtrière témoignant de l’aspectinterieur eglise 11 défensif de l’édifice, a servie de sacristie; celui-ci étant exigu, c’est toute l’absidiole qui a été transformée en sacristie par la construction d’un mur sous l’arc triomphal. Ce dernier a été supprimé lors des transformations du XIX° siècle, quand on a construit une sacristie digne de ce nom face à l’absidiole sud.

Un vitrail représente la vision de sœur marguerite-Marie Alacoque (1647-1690): le Christ lui est apparu et, lui montrant son cœur, lui dit: « Voilà le cœur qui a tant aimé les hommes ». C’est depuis lors que le culte du Sacré Cœur de Jésus a connu son développement.

Démonté lors de la dernière restauration de 1969, le chemin de croix en stuc a été offert par une famille d’Estang (Laïrle) en 1886.interieur eglise 12 Un tableau (privé) retrace l’historique de ce don et porte les noms de Monseigneur l’Archevêque ainsi que ceux des curés des paroisses d’Estang, Lias, Maupas, Castex et Seissan qui l’on avalisé.

interieur eglise 13A la clé de voûte de la croisée du transept,on remarque un enfant (Jésus) tenant un cercle (le monde ?) et donnant sa bénédiction.interieur eglise 14

Au dessus, selon une croyance populaire, le « trou des âmes » permettant à celle-ci de s’élever vers le ciel lors de la cérémonie funéraire.

Sur les chapiteaux recevant les retombées des croisées d’ogive à l’intersection du transept et de la nef, on trouve quatre sculptures constituantes du tétramorphe (quatre représentations ou figures):dans son apocalypse, Jean, reprenant une vision de Ezechiel, décrit quatre anges ayant l’apparence d’un lion ailé, d’un taureau ailé,d’un homme et d’un aigle. Ils représentent ce qu’il y a de plus noble (le lion), de plus fort (le taureau), de plus sage (l’homme) et de plus agile (l’aigle) dans la création.

La tradition chrétienne a voulu y retrouver le symbole des quatre évangélistes, à savoir:

  • pour le lion, Saint Marcinterieur eglise 15
  • pour le taureau, Saint Lucinterieur eglise 16
  • pour l’homme, Saint Mathieuinterieur eglise 17
  • pour l’aigle, Saint Jeaninterieur eglise 18

On peut les identifier comme suit:

  • Saint Marc sur le chapiteau sud côté chœur
  • Saint Luc sur le chapiteau nord côté chœur
  • Saint Mathieu sur le chapiteau sud côté nef
  • Saint Jean sur le chapiteau nord côté nef

Révélée lors des restaurations récentes, une litre (bandeau peint) funéraire court sur les murs du transept, de la nef ainsi que sur les murs extérieurs (traces). Celle-ci avait été peinte en l’honneur de Marguerite-Louise d’Esparbès de Lussan d’Aubeterre morte avant 1689.interieur eglise 19 Ce sont les armes de sa maison que l’on peut voir dans les écus portant couronne de marquis:

  • aux 1 et 4 (de gauche à droite et de haut en bas): d’argent à la fasce de gueules (rouge) accompagné de trois éperviers (Esparbès signifie épervier, d’où la dénomination d’armes parlantes) alias trois merlettes de sable (noir) 2 et 1, armes d’Esparbès.
  • au 3, losangé d’or et d’azur, armes de Raymond d’Aubeterre
  • au 2, de gueules à trois léopards d’or armés et lampassés d’argent, armes de Bouchard.

Cette litre recouvre les vestiges de fresques peintes sur les murs des chapelles sud (voûtées en berceau comme celle du nord); ces dernières, partiellement dégagées, représentent des personnages nimbés portant une crois de procession et sont donc interieur eglise 20antérieures aux XVI° siècle. Ces fresques ont été découvertes lors des restaurations effectuées au XIX° siècle, en 1876.

En nous dirigeant vers le porche d’entrée, nous remarquerons interieur eglise 21une Vierge en majesté sur une clé de voûte et découvrons les vitraux offerts par différentes familles au cours du XIX° siècle: Lassale, Ducor de Duprat. Celles-ci entretenaient les chapelles et l’on trouve, interieur eglise 22notamment, le nom de la famille Dubédat sur un autel en marbre blanc d’une chapelle latérale.interieur eglise 23

De gauche à droite: Saint Jean tenant un phylactère portant l’inscription « In principio erat verbum » (au commencement était le verbe), Sainte Anne apprenant à lire à la Vierge, Saint Jean baptisant Jésus dans les eaux du Jourdain, Saint Bernard réformateur des Cisterciens.

les deux vitraux situés au niveau de la tribune représentent interieur eglise 24à gauche Sainte Cécile reconnaissable à l’instrument qu’elle tient, à savoir un orgue portatif et, à droite, Sainte Constance.

A noter deux statues de l’Enfant Jésus de Prague (absidiole nord et chapelle sud).

Sortons de l’église pour en faire le tour.

Sur le côté sud, nous remarquerons la sacristie bâtie au XIX° siècle accolée à la nef eglise estang 8et, sans être connaisseur, nous pouvons identifier les grandes périodes de construction: chevet et transept en grand appareil (XII°) puis les constructions du XVI° en moellons bloqués voire en briques pour la surélévation des absidioles.Les murs pignons du transept ont été surélevés au XIX°.

eglise estang 9Une délimitation par un trait dans le mortier laisse deviner l’emplacement de la litre funéraire évoquée précédemment. La tourelle avec les restes de l’escalier à vis est visible entre l’absidiole sud et le chœur de même que subsistent quelques (rares) billettes en damier qui faisaient le tour du chevet.

 

A l’heure actuelle, des travaux de confortement ont lieu sur l’église afin qu’elle continue à témoigner de la foi de nos ancêtres, de leurs talents de bâtisseurs et de leur art sculptural.

Que ces quelques pages informatives (et partielles) puissent te donner l’envie, à toi visiteur, d’approfondir le message véhiculé depuis plus de 800 ans par Notre dame d’Estang.

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